Plus que des vêtements, des histoires

Mis à jour : 30 mai 2019

Éloge et réflexions autour du textile, du Mexique à la Bolivie.



San Pedro Atitlán, Guatemala. Octobre 2017. Une jeune femme aux longs cheveux noirs et lisses, noués en chignon derrière sa tête, sourit fièrement en montrant sa jupe. C’est un long pan de tissu bleu marine, que traverse de temps à autre une ligne de petits points colorés qui se suivent : « Regarde. C’est mon cadeau d’anniversaire. Elle a coûté 1000 Quetzal et ils ont passé des jours à la tisser. » Mille Quetzal, c’est plus de 120 euros, c’est une fortune pour un pays où on ne gagne pas grand-chose… Pourquoi choisir de consacrer tant d’argent à des tissus quand le marché actuel peut en offrir de semblables ? – ou presque, la différence est évidemment notoire quand on connaît bien les tissus traditionnels. Comment s’explique cette fierté qu’ont les femmes de toutes porter les mêmes vêtements, quand nous-mêmes cherchons tant à nous différencier ?

Les rues de l’Amérique Latine. Ça et là, des femmes assises en tailleur, sur une chaise, un tabouret, debout, même. Des tissus colorés, des fils bariolés qui s’entremêlent et serpentent sur des genoux usés. Des motifs qui s’accumulent, se répondent, parent la rue fourmillante d’un onirisme silencieux. Elles brodent un savoir ancestral et sous leurs doigts aguerris, naissent des histoires qui parlent d’elles-mêmes et qu’on ne saurait taire. Des histoires que les touristes s’arrachent sans les comprendre, et que leurs propres enfants, de plus en plus souvent, dénigrent. Amérique Latine des paradoxes, dans ce monde où le temps s’accélère, on y brode encore, tout le jour, au rythme des mains humaines, à la faveur des saisons, des histoires et des traditions…

« Tu peux savoir d’où les femmes viennent suivant comment elles sont habillées », m’a-t-on dit-on un jour. Je ne me souviens plus où, ni quand, ni qui, mais je me souviens de ces mots. Et j’ai pu le vérifier. Dans le sud de la Bolivie, les femmes portent des jupes courtes et colorées, ornées de volants et de froufrous, un peu plus au nord, leurs jupes sont plus longues, et encore plus au nord, du côté de la Paz, elles descendent jusqu’aux pieds. Au Mexique, plus on va vers le Sud, plus les jupes sont longues, parfois à volants, parfois d’un seul pan que l’on replie. Parfois une grosse ceinture permet de maintenir la jupe, parfois il n’y en a pas. Autant de jupes que de traditions, des longueurs qui en disent long, et surtout, un soin immense apporté aux tenues dont les femmes se parent chaque matin. Je les observe, et mes yeux se perdent dans les motifs, les couleurs et les textures des étoffes qui composent leurs tenues. Les rues sont les miroirs chatoyants de la richesse de ces cultures où le vêtement est encore si important, si soigné, si codifié aussi. Ici, les blouses des femmes brillent de broderies infinies ; là-bas, leurs jupes virevoltent entre les avenues du marché. Avec mes chaussures de marche et mes leggings de voyageuse, je me sens bien peu élégante au milieu de toutes ces femmes dont la tenue est si soignée.


Un jour, des fillettes de San Cristobal de las Casas me « déguisent » : elles me font revêtir leurs vêtements traditionnels et bientôt je suis une güera en jupe longue et blouse rose brodée de fleurs colorées. Elles rient en me voyant, me tendent un miroir, et veulent toucher mes cheveux qui s’emmêlent dans les étoffes. Je me sens comme une princesse autochtone, mais quel inconfort ! Je me demande comment ces femmes peuvent, dès le plus jeune âge, marcher, courir, accomplir toutes leurs tâches quotidiennes, avec ces jupes d’un pan qui menacent, semble-t-il, à chaque instant, de tomber. Et pourtant, j’en vois à chaque coin de rue, des femmes dans ces tenues ; au marché, dans la petite boutique près de chez moi et même certaines tenant leur bébé sur leur dos ou dans leurs bras, d’autres portant des fleurs ou des fagots de bois qu’elles vendront ensuite.


« Et toi, tu ne portes plus les vêtements traditionnels de ton village ? », je demande à Krystal, l’une de mes amies de la Sierra Mixe (au nord de l’Etat de Oaxaca, au Mexique) tandis que nous nous préparons pour aller à la fête de son village. Elle rit et fait la moue. « Non, je n’aime pas être en robe. C’est seulement pour les occasions spéciales, et encore, moi je n’aime pas ça. » Je songe que s’il y avait une tenue traditionnelle de mon village, je la porterai et en serais fière, mais là où j’habite cela n’existe plus… Je corrige ma pensée l’instant d’après : tout comme je me suis rebellée contre les jupes et les chemisiers que ma mère m’obligeait à porter, je refuserais sûrement de revêtir les habits traditionnels s’il y en avait ! Influence des médias et des modèles occidentaux, uniformisation… tous rient de me voir chercher un huipil brodé au marché quand eux-mêmes ne les portent plus. Je pense en riant à l’effet que me produirait la vue d’une bretonne en robe traditionnelle ! Nous aussi avons perdu, depuis bien longtemps, ces traditions-là…


Plus que des vêtements, ce sont des histoires, pourtant. Aucun motif, aucune forme n’est au hasard. « Tu vois, les losanges ici, ce sont les motifs des tombes zapotèques », m’indique un jour un artisan de Mitla, village de Oaxaca connu pour ses tissages traditionnels. « Les points, ce sont les maïs, et les lignes, la mort. » Sous mes yeux, les tissus se parent d’histoires fascinantes… Une véritable cosmogonie, invisible à celui qui ne possède pas les codes pour la lire, se dévoile tout à coup. J’apprendrai ensuite qu’il y a autant d’histoires que de peuples, de tissus que de langues, de couleurs que de traditions… Il y a des couleurs pour les cérémonies, des broderies parfois, de circonstance, et gare à celle qui se méprendrait ! Dans l’Istme de Tehuantepec, au sud de l’Etat de Oaxaca, au Mexique, lorsque l’on célèbre le Carême, les femmes revêtent les couleurs de la nuit : du noir au bleu marine, en passant par le violet, les célèbres motifs de leurs blouses se parent de couleurs sombres tandis que leurs lourdes jupes à volants chuchotent lorsqu’elles se froissent sur leur passage.


Santiago Atitlan,Guatemala, place du marché. ©ClémenceDemay, 2017.

Les hommes, eux, ont aussi leurs codes. Si ce soir-là ils ne portent que de simples chemises blanches, il n’est pas rare de les voir revêtir leur propre costume aux couleurs chatoyantes, parfois plus vives encore que celles des femmes, suivant le type de cérémonie. Poncho, guayabera, face aux jupes et aux blouses brodées, la répartition des usages et des tenues est strictement définie, comme celle du travail et de la société. Les femmes tissent à la main et brodent, les hommes utilisent les machines à tisser à pédales. Et il n’est pas question d’échanger ! Chacun a sa place et si les frontières de cette délimitation tendent parfois à s’abaisser – par la mécanisation qui rend le tissage accessible aussi bien aux hommes qu’aux femmes, mais aussi aux impératifs de la commercialisation en concurrence avec les contrefaçons et la grande distribution, à l’émancipation relative des femmes à l’intérieur des foyers et à l’apparition de nouveaux métiers – c’est pourtant cette organisation ancestrale qui intègre ce processus de création dans une vision plus globale de la société, dans une temporalité qui lui est propre.


Car ce qui fascine, en Amérique Latine, c’est bien cette temporalité si particulière : en un mot, la lenteur. La lenteur des processus ; la lenteur de l’artisanat. Le temps qu’il faut pour tisser, le temps qu’il faut pour broder. Préparer une tenue de mariage des mois avant, si ce n’est des années. C’est bien d’une autre temporalité qu’il s’agit, d’une autre conception de la répartition des tâches et des saisons. D’une autre vision de l’infini et de la limite de l’aujourd’hui et du maintenant, tout en y étant profondément ancrés et dépendants. Sous les mains des femmes et des hommes – calleuses, blessées, parfois, rugueuses, souvent –, naissent les vêtements, alchimie du temps passé, du futur et du présent. Dans un présent qu’on ne peut plus présent, plus que des vêtements, ce sont bien des histoires qui naissent. C’est l’histoire non d’un peuple mais de plusieurs, qui se refusent à l’unification arbitraire de centaines d’années d’Histoire. L’histoire d’une cosmovision à laquelle répond une organisation de la société ; l’histoire de paysages, d’animaux, de traditions, que l’on arbore encore fièrement, témoins colorés de ce que ne l’on ne peut peut-être pas raconter avec des mots qui disparaissent, et des livres qui furent brûlés. La mémoire, vive, en somme, à laquelle on rend hommage et qui perdure. Comment comprendre, alors, qu’on ne peut imiter de tels savoirs ? Comment comprendre alors, que lorsque certains reproduisent pour la grande distribution les motifs ancestraux des blouses de là-bas, on assimile deux choses qui ne peuvent être comparées, deux univers, deux espace-temps qui ne se ressemblent que parce qu’ils se portent ? Comment comprendre, enfin, que derrière ce fait anodin d’une mode momentanée, d’un défilé, d’un créateur en mal d’original, on prive toute une civilisation de son identité ?




Eduardo Galeano a écrit un jour que

« quand on brûle ses maisons de papier, la mémoire trouve refuge dans les bouches qui chantent les gloires des hommes et des dieux, chants qui d’hommes en hommes subsistent, et dans les corps qui dansent au son des troncs creux, les carapaces de tortues et les flûtes en canne à sucre »[1].

Et si les textiles étaient aussi, à leur manière, ce chant silencieux et coloré, faits de paradoxes et de mutations, témoignages de l’Histoire tissés d’histoires, à l’image des rues de l’Amérique Latine



par Clémence Demay





[1] « Cuando le queman sus casitas de papel, la memoria encuentra refugio en las bocas que cantan las glorias de los hombres y los dioses, cantares que de gente en gente quedan, y en los cuerpos que danzan al son de los troncos huecos, los caparazones de tortuga y las flautas de caña. », Galeano, Eduardo, Memoria del fuego, Tomo 1 Los Nacimientos, siglo veintiuno editores, sa Cerro del Agua, México, D.F.



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