La mélodie du cœur


Cet article ne devait parler que des J’ilol, non ce n’est pas une nouvelle façon d’exprimer un éclat de rire, finalement ces recherches m’ont mené bien plus loin…


Depuis que je suis au Mexique, j'apprends à me reconnecter avec des principes basiques du quotidien, la vie de jeune citadine Française du XXIème siècle m'ayant cruellement éloignée de tout ce qu'on (l'église) a jugé irrationnel au fil du temps. C'est pourquoi je vais aujourd'hui vous parler, à travers la sagesse des guérisseurs du monde, de quelque chose que tout le monde possède... Le cœur. La première fois où je suis allée à Chamula j’avais l’impression de visiter un pays magique. C’est comme un coup de foudre, on y met les pieds et on comprend que ça va nous changer la vie. Kiki Suárez, artiste résidente à San Cristóbal de las Casas depuis les années 70 en parle parfaitement :

"Chamula ressemblerait à n'importe quel village moderne de n'importe quelle autre partie du Mexique s'il n'y avait pas les Chamula en habits traditionnels, et cette église.. c’est la seule au monde qui me fait ressentir de la vénération, de la magie et du mysticisme, la seule église où mon âme tremble. J'imagine que le jour où j'arriverai au purgatoire ce sera comme ça; des centaines et des centaines de bougies flottant dans un espace sombre [...]

Dans cette église, ils jouent le bolonchón (musique et danse traditionnelle) que j'aime tant, ils y allument du copal et des gens prient; récitant en murmurant dans une langue qui m'est inconnue, un chant si spécial qui me fait ressentir qu'ici nous sommes à Chamula et nulle part ailleurs sur la planète. Cet endroit est si unique que sa magie pénètre mes os.”


Le terme J’ilol, désigne la personne qui a reçu des divinités célestes et à travers ses rêves, le pouvoir de percevoir via les pulsations cardiaques. Le flux des artères du patient “parle” au guérisseur lui transmettant la raison de ses maux. La musique des battements de son cœur dans son poignet lui murmure aussi les actions qui doivent être entreprises pour l’aider à guérir.

On m’a souvent parlé des J’iloles, les guérisseurs qui officient dans cette merveilleuse "église" mais je les ai toujours vus comme une attraction touristique, plus que comme de vrais médecins. Il faut dire que les Chamula savent si bien gérer le tourisme qu'il ne me semblait pas illogique qu'ils tentent d’envoûter un peu plus les visiteurs. Finalement, j’ai connu la Abuelita, qui est elle-même curandera (guérisseuse), j'ai donc décidé de laisser tomber les préjugés et de m'ouvrir à l'extra-ordinaire, car, pourquoi pas? (D’ailleurs, notre chère abuelita joue son propre rôle de J'ilol dans ce clip de rock en Tzotzil du groupe Vayijel).


" Cette médecine ne peut être enseignée, elle doit nous venir de la même manière qu’à nos ancêtres [...] Dieu m’a fait ce don à travers mes rêves parce qu'il ne permet pas que les connaissances de nos ancêtres soient perdues. "

Évidemment l’arrivée des Espagnols à un peu altéré l’histoire :


" Lorsque Jésus-Christ est passé sur la Terre, il a souligné la nécessité de faire partie de ceux qui aident à guérir [...] Il n'a jamais rien demandé en retour et ses remèdes étaient basés sur la force spirituelle. Quand il est allé au paradis, il a fait des J’iloles ses représentants. "


Comme Jésus ne faisait pas payer pour ses miracles, les J’iloles doivent faire de même, néanmoins ils acceptent volontiers les dons. Ce qui me faisait douter de l’authenticité des “guérisseurs touristiques”, qui ne sont, bien entendu, pas gratuits. Traditionnellement le mandat offert par les divinités est un service et non un moyen d'enrichissement. Le tourisme a quelque peu déformé la tradition ou entraîné l'apparition de charlatans, quien sabe.


Voici des témoignages pour mieux comprendre qui sont les J'iloles :

" Je sais guérir. J'avais 6 ans quand j'ai commencé à rêver. Je rêvais tous les soirs. Une femme et un homme venaient dans mes rêves et m’enseignaient à guérir. Ils sont venus d'en haut, de là où le soleil s’élève. Ils m'ont tout enseigné parce que le Jtolik, c'est-à-dire Dieu, m’avait désigné. "

" Quand j'avais huit ans environ, j'ai commencé à rêver pour devenir J’ilol, et même si je rêvais sans cesse, à cet âge-là je ne savais pas ce que cela signifiait. Je t'entendais une voix me dire :

"Pulsame (prends mon pouls) s'il te plaît,

Sens ce que dit mon sang et explique-le-moi."

Quand je prenais le pouls dans les rêves, je percevais quelle maladie affligeait le patient et ce qui devait être fait pour qu’il retrouve la santé; mais ici sur la terre, là où nous touchons le sol, je ne savais pas comment écouter le pouls, comment le comprendre. "


Dit de cette façon, à moins d'être croyant ça a simplement l’air d’une jolie histoire, mystique et plutôt irréelle, pourtant la prise du pouls n’est pas un geste exceptionnel car tous les médecins généralistes que nous connaissons le prennent. Je me suis donc renseignée sur l’histoire de cette pratique dans différentes médecines traditionnelles, de pays distincts et d’époques éloignées. Il s’avère que c’est une méthode plutôt internationale, intemporelle. Pour n’en citer qu’une, je voudrais parler d’un concept de l’ayurveda, une médecine traditionnelle d’Inde :


" Le Nadi Pariksha fait partie des techniques utilisées par les thérapeutes ayurvédiques pour donner des informations sur la constitution de la personne, ses déséquilibres et l’état de son corps. La lecture ayurvédique du pouls est une technique complexe, ancienne et traditionnelle permettant de déterminer le niveau d’équilibre ou de déséquilibre entre le corps et l'esprit. En Inde, les médecins ayurvédiques expliquent que lorsqu'ils prennent le pouls, leur âme parle directement à l’âme du patient [...] Selon l’Ayurvéda, la maladie intervient lorsque l’esprit conscient est séparé de sa source, la pure conscience. Celle-ci réside au niveau du cœur. "

Tiens, tiens, plutôt familière cette histoire !


Dans beaucoup de médecines traditionnelles du monde, la maladie est un déséquilibre entre le corps et l’esprit, souvent dû à un conflit moral ou trouble émotionnel, parfois même à une simple peur. La santé selon les descendants des Mayas; "est conceptualisée dans une perspective holistique rassemblant l'harmonie entre les domaines physique, psychique, social, spirituel et environnemental, elle dépend de la relation entre l'homme et la mère nature, c'est cet équilibre qui permet la santé et la stabilité énergétique."

Et pendant ce temps en Inde :

" Lorsque le médecin ayurvédique place ses doigts sur notre pouls afin d’en ressentir le rythme, il se met en situation d’écouter et d’interpréter la vague du sang qui coule dans notre artère radiale. Il ressent alors les problèmes qui perturbent notre physiologie et peut alors donner les conseils adaptés aux déséquilibres de chacun. [...] La méthode ayurvédique de prise de pouls renforce la connexion entre l’esprit et le corps, entre la conscience et la matière. "

Histoire de rajouter un peu de mysticisme à la découverte de ces médecines particulièrement similaires, je pourrais répéter que durant ces recherches je me suis aperçue que tellement de choses coïncident, à des époques pourtant différentes, sur des continents opposés. Je pourrais rappeler, même si la plupart d'entre nous le savent, que de nombreuses similitudes de ce genre ont déjà été démontrées dans divers domaines. Les techniques de tissage pour ne citer que mon domaine ou l’utilisation de motifs sacrés similaires ou bien, “tout simplement”, avec la construction de pyramides, d’édifices et sculptures gigantesques et inexplicables partout sur le globe. Et comme tout bon documentaire sur le sujet je pourrais vous laisser sur ces questions; existait-il un inconscient collectif? une intervention divine est-elle à exclure ? Pas pour les J’iloles en tout cas. Alors, pourquoi ne pas vous parler des nouvelles méthodes de guérison que j'emploie depuis que je vie en Amérique, je me demande si elles aussi sont liées...

Voici, Maria Sabina, femme médecine, maîtresse des champignons hallucinogènes et selon la légende, guide spirituelle de John Lennon, Mick Jagger, Bob Dylan et Jim Morrison. Mais je m'éloigne du sujet.. →


Au Chiapas, une des étapes de la guérison se passe durant les cérémonies de Temazcal. On entre, nu ou peu vêtu, dans une hutte construite de branchages et de couvertures, nommé "ventre de la mère". Le rite dure environ deux heures, les personnes sont assises en cercle, au milieu des pierres volcaniques brûlantes qui font transpirer les participants. On y chante et s'exprime anonymement, car il y fait complètement noir, nos doutes et peines ou espoirs et prières. Un tambour, appelé corazón, le cœur, rythme la cérémonie.


Les vibrations des tambours, des "cœurs", résonnent dans la plupart des chants chamaniques, qu’on appelle aussi "musiques de guérison". Pour ceux qui me connaissent, vous savez que l’aventure Uekani a commencé il y a quelques années dans l’Amazonie Péruvienne avec la rencontre d’un chaman Ayahuasquero.


Avant la cérémonie d'ayahuasca j'ai eu une rencontre avec lui, comme un psy, il m'a demandé ce qui n'allait pas, ce qui me menait à lui, afin de mieux connaître mes mots et pouvoir me chanter les icaros qui me mèneraient à la guérison lors de la prise du breuvage. Depuis la cérémonie un des icaros est resté en moi, je ne l'avais entendu qu'une fois et pourtant il ne m'avait jamais quitté, inconsciemment je le connais, il sommeil au fond de mois. Quelques années plus tard, lors d'un moment très difficile il m'est réapparu.. Comme si ce rythme et ces paroles avaient un pouvoir sur moi. Comme un mantra finalement...

"Ábrete corazón y recuerda:

cómo el espíritu cura

cómo el amor sana

cómo el árbol florece

y la vida perdura"


" Pendant les cérémonies de guérison; le chaman ayahuasquero, accompagne ses mouvements énergétiques sur le corps du patient avec certaines chansons appelées icaros. À travers ces chansons, il dirige et transfère une partie de son énergie aux participants. [...] Le chant chamanique est l'arme de guérison, la sagesse et le véhicule de l'énergie personnelle du guérisseur, le symbole de sa puissance. [...] Il est courant que les guérisseurs déclarent que les choses qu'ils savent, y compris les icaros, ont été apprises dans les rêves. "


Tiens tiens… Le son des battements du cœur, la musique, la guérison, les rêves, semblent étroitement liés pour les guérisseurs. Mais pour les plus terre-à-terre je terminerais cet article en vous parlant de la place du pouls dans la médecine moderne occidentale, celle que nous connaissons tous.


" Prendre le pouls est aujourd’hui un geste tellement commun que presque tout le monde peut le faire. Dans les hôpitaux, un infirmier prend le pouls, tout comme le ferait un médecin. Une personne qui a l’impression de tomber malade ou ressent un changement d’état dans son corps peut, elle aussi, prendre son propre pouls. La mesure de la pulsation, par rapport à ce qu’elle considère comme son état de normalité ou de santé, lui dira si changement il y a. D’autre part, la notion de mesure (musicale) permet au corps soignant de poser un diagnostic ou de relever l’un des signes majeurs d’une maladie. Cette mesure « musicale/médicale » ne relève néanmoins pas uniquement de ce que sent le patient, mais aussi de l’accord sur des paramètres normalisés et acceptés de la communauté scientifique par rapport à la vitesse, la régularité, etc. [...]

La pulsation du cœur comporte un rythme et une mesure que le médecin se doit de maîtriser afin d’établir non seulement si un patient est malade ou sain, mais également de quel genre de maladie il est atteint."

“ Les pulsations et les vibrations se transforment en une musique de la santé ”


Après de très nombreux essais scientifiques et philosophiques sur le sujet à travers les époques, l’apprentissage antique de l'écoute du pouls a été peu à peu vulgarisée par les médecins modernes occidentaux, actuellement il semblerait que la plupart pensent qu’il suffit “de sentir un pouls fort ou rapide, pour poser le diagnostic, tout le reste n’est qu’une spéculation incompréhensible.” Pourtant fût un temps où les médecins de l'Antiquité et du Moyen Âge se retrouvaient dans les propos des soigneurs mayas, des chamans ayahuasqueros ou des thérapeutes ayurvédiques.



“Il n’y a pas de bizarrerie”, dit le médecin Marquet, à « peindre le pouls avec des notes »


Alors, pour ceux qui en doutaient encore, il semblerait que la musique soit indubitablement vitale.

Aurélie Sonnet


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